Affaire Dominici, par le juge Carrias

 

6. - Dominici non coupable ? La thèse de William Reymond*

 

*"Dominici non coupable. Les assassins retrouvés" par William Reymond, Flammarion 1997

 

o La relation de mon instruction

 

Lorsque j'ai pris en mains le livre de William Reymond, je suis allé immédiatement aux pages qu'il consacre à mon instruction. Elles sont pleines d'erreurs. Sans doute me qualifie-t-il de brillant magistrat. C'est gentil, mais inexact. Je n'ai pas brillé dans cette affaire où, d'ailleurs, personne n'a été brillant. Le moins mauvais de nous, ce fut probablement Edmond Sébeille. Sa hiérarchie lui avait annoncé la Légion d'Honneur; il a eu un commissariat de quartier. Seul, aujourd'hui, Maître Collard pourrait avoir encore une faible chance de se montrer brillant; souhaitons-le lui.

 

Il y a d'abord des inexactitudes de détail. J'aurais opéré des auditions à Marseille alors que je ne suis pas sorti des Basses-Alpes. J'aurais rédigé mon "arrêt" une semaine après la confrontation entre Gustave Dominici et Edmond Sébeille, alors que plus d'une année s'est écoulée entre cet acte d'instruction du 23 septembre 1955 et mon ordonnance de non-lieu du 13 novembre 1956. L'auteur chipote par ailleurs, à deux ou trois heures près, sur le moment où Jean Teyssier a pris la première photographie de Gustave Dominici; ici c'est lui qui se trompe de presque dix mille heures. Ces détails ne sont pas importants en eux-mêmes mais révèlent de sa part un regrettable manque de vigilance et un sens critique orienté de préférence vers les autres.

 

A un autre endroit, William Reymond aborde la question du pantalon qui séchait, dont il ignore manifestement tout. L'inspecteur Girolami n'a pas attendu quinze mois avant d'en parler; je le sais car je l'ai moi-même fait entendre deux fois sur commission rogatoire, en août et octobre 1955, par le juge Désiré Gervaise, à Casablanca où il avait été affecté au service des renseignements généraux du Protectorat. Dès son arrivée sur les lieux, le 5 août 1952, il avait remarqué la présence en face de la porte de la cusisine, sur un fil de fer, de ce pantalon appartenant à Gaston Dominici. Il ne l'a vu ni tâché, ni ensanglanté, mais très mouillé. Il avait appris de Gaston Dominici lui-même que le linge du vieil homme n'était pas lavé à la Grand'Terre, mais chez sa fille aînée qui le rapportait propre et repassé, ce que William Reymond s'imagine avoir démontré le premier, quarante ans plus tard, grâce à un entretien avec Augusta Caillat. Charles Girolami s'était donc, à juste titre, étonné que ce pantalon ait exceptionnellement été lavé sur place quelques heures seulement après qu'un triple assassinat sanglant ait été commis tout près de là. Il avait aussitôt fait part de ses soupçons à son chef. Malheureusement, trop occupé par ailleurs, peut-être à la recherche de l'arme du crime, le commissaire Sébeille a laissé dormir ce précieux renseignement jusqu'au moment où, en novembre 1953, il a engagé son offensive des "petits détails". William Reymond lui reproche d'avoir orienté son enquête uniquement contre la famille Dominici; je regretterai plutôt que, le premier jour, il n'ait absolument pas pensé à elle, au point de négliger cet indice probablement très important relevé par un de ses hommes.

 

Et il est inexact de dire qu'ensuite, l'élément "pantalon" ne sera plus jamais abordé par les enquêteurs, à l'exception des commissaires Chenevier et Gillard. Il l'a été par le juge Périès le 15 novembre 1953 au cours d'une confrontation entre Gaston, Clovis et Gustave Dominici, par moi le 21 septembre 1955 avec Yvette Dominici, Louis Rebaudo et Marie Dominici, puis par le juge Batigne lorsqu'il a entendu Gaston Dominici le 24 octobre suivant. L'apport des commissaires Chenevier et Gillard concerne un autre pantalon pendu à une fenêtre, signalé par M. de Grave, sous-préfet de Forcalquier, appartenant à Gustave Dominici, qu'Yvette Dominici aurait lavé avant son départ matinal pour le marché d'Oraison; je ne me souviens pas qu'il en ait jamais été question avant eux.

 

Que le lecteur veuille bien m'excuser de lui infliger tous ces petits détails fastidieux. Ils se rapportent à la partie de l'instruction que je connais le mieux, puisque je l'ai personnellement conduite. C'est là que je peux en toute certitude apprécier la plus ou moins grande fiabilité du travail de notre jeune journaliste. Nous voyons que, sur la question du pantalon, il n'est pas fiable du tout, ce qui ne l'empêche pas de critiquer les autres dans des termes aussi sévères qu'injustifiés: "Une histoire absurde ...", "C'est aberrant ...". Quand on ne sait pas, mieux vaut se taire.

 

Il n'est pas plus sérieux de me prêter des propos que je n'ai pas tenus. La principale source d'information de William Reymond est, en effet, la presse. Il a ainsi de bons renseignements sur l'activité des commissaires Chenevier et Gillard, dont la presse était une des principales préoccupations, si bien qu'elle connaissait généralement leurs faits et gestes avant moi. Mais je suis toujours resté très attaché au secret de l'instruction et je l'ai toujours scrupuleusement respecté, de sorte que, de janvier 1955 à ce jour, je n'ai jamais fait aucune déclaration à aucun journaliste sur le crime de Lurs. J'ai attendu plus de quarante ans pour prendre la parole. Si je le fais publiquement aujourd'hui, c'est qu'à mon âge, il ne me reste plus beaucoup de temps pour témoigner; demain, il serait trop tard.

 

Faute d'avoir des renseignements directs, notre jeune journaliste va donc les prendre dans les rapports manuscrits du procureur de Digne au procureur général d'Aix. J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de Louis Sabatier, mais aussi que nous n'avions pas exactement le même point de vue sur l'affaire. De plus, magistrat du siège indépendant par rapport au parquet, je ne l'ai jamais mandaté pour traduire ma pensée. On ne peut donc pas être certain que la traduction qu'il en donnait au procureur général et que reprend William Reymond lui correspond effectivement. A la page suivante, la source n'est plus un rapport, mais seulement le brouillon d'un rapport. On se demande d'où celui-ci pouvait bien sortir. Peut-être d'une corbeille à papiers ? Le fâcheux précédent de l'affaire Dreyfus devrait faire bannir à jamais ce mode d'information. Quoiqu'il en soit, ici, on n'est même pas sûr que ce document représentait l'opinion définitive du traducteur, puisqu'il s'agissait d'un simple projet, peut-être jeté; un second doute se superpose au premier.

 

Enfin, un peu plus loin, le rapport concernant la confrontation du 23 septembre 1955 est interrompu par des points de suspension entre deux crochets, à l'endroit où aurait dû être relatée la scène poignante que j'ai vécue lorsque Gustave Dominici avait accepté de s'appuyer sur l'épaule du commissaire Sébeille pour répéter les ciconstances de ses premières accusations contre son père le 13 novembre 1953. On ne saurait imaginer que le procureur Sabatier ait omis de faire part au procureur général d'un épisode qui entrait si bien dans ses vues. Comment s'empêcher alors de penser que cette mutilation serait voulue par notre auteur, pour les besoins de sa démonstration, alors qu'il s'étend complaisamment par ailleurs sur les déclarations de Gustave dénonçant les pressions que lui auraient fait subir les policiers marseillais ?

 

Il est vrai que tout ceci ne conduit pas à m'attribuer des actions, des déclarations ou des idées scandaleuses ou extravagantes. Ce ne serait donc pas très grave en soi. Ce qui m'inquiète, c'est le manque de rigueur de la méthode. Je le détecte dans cette partie de l'affaire que je connais bien. Je serai vigilant à la lecture du reste de l'ouvrage, sur des points plus importants. Reprenons donc ce livre au début.

 

o La démolition du dossier

 

Il est logique qu'avant d'en venir aux assassins qu'il croit avoir trouvés, William Reymond commence par démolir le dossier qui a conduit à la condamnation de Gaston Dominici et de ses suites qui n'ont pas permis de proclamer son innocence. Je ne m'étendrai pas sur cette partie de son travail. Dans les douze ouvrages qui ont précédé le sien, dans les innombrables articles et reportages publiés à ce sujet, tout a été dit pour ou contre. Je reconnais moi-même les faiblesses du dossier, mais j'ai expliqué comment un certain nombre d'éléments importants retenus à décharge par la défense entraînent, au contraire, ma conviction dans le sens de la culpabilité de Gaston Dominici. Je n'entends pas polémiquer là dessus avec William Reymond.

 

Il est cependant un point sur lequel je ne peux pas me taire. C'est la mise en cause haineuse de l'honnêteté intellectuelle du commissaire Sébeille qui aurait volontairement organisé une erreur judiciaire au détriment de Gaston Dominici. Cette outrance ne ne peut que desservir la cause soutenue par son auteur. Sans doute le commissaire Sébeille était-il devenu, par la force des choses, l'adversaire de la famille Dominici, alors qu'il ne la soupçonnait pas au début de son enquête. Ce n'est pas en salissant sa mémoire qu'elle réhabilitera celle de Gaston Dominici. Je l'ai peu connu mais, sachant qu'il disposait des mêmes éléments d'appréciation que moi, je comprends qu'il se soit forgé sincèrement à peu près la même conviction. Je n'entends pas contester la bonne foi de William Reymond; je n'accepte pas qu'il mette en cause celle du commissaire. Il fallait que cela soit dit, d'abord pour satisfaire ma conscience, ensuite pour le cas où ces lignes tomberaient sous les yeux de la famille ou des amis d'Edmond Sébeille; peut-être avait-il, lui aussi, des petits-enfants.

 

Rappelons aussi que notre auteur ne veut pas parler de la scène du 23 septembre 1955 au cours de laquelle Gustave Dominici a reproduit devant moi celle de ses aveux au commissaire Sébeille. Elle pèse fortement sur ma conviction car je l'ai vécue. Mais, comme Maître Pollak avec son raccourci au cinéma, comme Maître Collard qui m'a enlevé le micro, la spontanéité des aveux des Dominici gêne William Reymond.

 

Il impute le triple assassinat à un service secret étranger. Ce n'est pas tout à fait inattendu. Le commissaire Sébeille évoquait déjà l'hypothèse d'un crime lié à l'espionnage dans son rapport du 23 janvier 1953. Il l'écartait pour différentes raisons, en particulier parce qu'il voyait mal des professionnels utiliser une arme rafistolée. Ce qu'il y a de nouveau, dans le livre de William Reymond, ce sont les précisions qu'il fournit à ce sujet. Je les ai lues avec intérêt, mais d'un oeil critique.

 

o Sir Jack Drummond, agent secret

 

On savait que que Sir Jack Drummond était un savant nutritionniste connu. L'auteur considère que, dès 1914, il aurait été chargé par les services secrets britanniques de travailler sur la guerre chimique. Il glisse ensuite de cette activité à une autre, encore plus secrète, de récupération de scientifiques nazis, à l'occasion de laquelle Sir Jack aurait été assassiné par une organisation rivale qui n'aurait épargné ni sa femme, ni sa fille. Mais il affirme sans démontrer. Les travaux du savant sur les méthodes propres à pallier l'infection des produits alimentaires s'expliquent par sa spécialité de nutritionniste, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer une activité secrète. De même, ses déplacements à l'étranger se justifient par sa participation à des congrès ayant pour objet le ravitaillement. On ne voit rien d'étonnant, non plus, à ce qu'une mission humanitaire au delà des lignes allemandes, vers la fin de la guerre, ait été dirigée par un nutritionniste éminent. Les nombreuses références données à des publications en langue anglaise apparaissent dépourvues de signification. S'il s'agissait réellement de graves secrets d'Etat, comment pourraient-elles s'en faire l'écho ? L'auteur ne l'explique pas. Ses formules sont souvent dubitatives: "Il est impossible d'affirmer ...", ou "S'il n'est guère possible de dire avec certitude les vraies raisons...", ou encore: "L'emploi du temps de Drummond est flou ...", etc. Lorsqu'il fait allusion à un rapport secret selon lequel Sir Jack aurait fait partie d'un groupe de savants au courant de secrets nazis, il ne dit pas pourquoi ce rapport aurait été publié et n'en cite aucun extrait. Extrapolant du connu vers l'inconnu, je pense que, dans ce récit, de nombreux détails doivent être aussi inexacts que ceux de mes actes d'instruction à Marseille, du délai d'une semaine avant mon ordonnance de non-lieu et de l'"histoire absurde" du pantalon. Mais nous ne sommes plus ici dans l'instruction que j'ai conduite et je n'ai pas les moyens de les détecter; donc je n'insiste pas.

 

Les affirmations sur le couple anglais qui aurait suivi la famille Drummond dans tous ses déplacements lors de son dernier voyage en France sont encore plus inconsistantes. Il n'y a pas lieu de s'étonner que ces trois Anglais aient lié conversation avec d'autres familles britanniques à Domrémy, puis à Digne. Les photographies jointes au texte ne sont pas d'assez bonne qualité pour établir qu'il s'agirait du même homme. Les allusions au mystère qui aurait entouré les moindres gestes de la famille Drummond à Villefranche, puis sur leurs déplacements vers Digne et Lurs ne font pas sérieux. Arrivé là, j'étais tenté de refermer le livre.

 

o Les assassins retrouvés

 

Mais je ne regrette pas d'avoir continué, car la suite devient plus intéressante, à partir du moment où l'auteur aborde l'interrogatoire d'un Allemand nommé Wilhelm Bartkowski par le service criminel de la police régionale du Würtemberg à Stuttgart. Cet individu aurait été arrêté à la suite de nombreuses infractions telles que trafic de voitures volées et vols à main armée commis depuis quelque temps en Bavière, en Autriche et en Suisse. Interrogé le 12 novembre 1952 par la police allemande, il reconnut s'être joint depuis cinq mois à une bande de trois malfaiteurs préexistante. D'après lui, ils auraient été chargés, au début d'août 1952, d'une opération à réaliser en France. Il leur aurait donc servi de chauffeur pour les conduire dans le Midi, en un lieu qu'il décrivait sommairement, où ses trois compagnons l'auraient fait arrêter au milieu de la nuit. Là, le laissant au volant de leur voiture et armés d'un pistolet et de deux carabines, ils se seraient dirigés vers une petite lumière, près d'un véhicule en stationnement, entre des buissons parmi lesquels ils auraient disparu. Après un moment, il aurait entendu trois ou quatre coups de feu et des gémissements de femme ou d'enfant. Les trois hommes passèrent ensuite quelques instants à brouiller leur piste et, suppose William Reymond qui croit se trouver en présence du crime de Lurs, à achever la petite Elisabeth, puis ils rejoignirent leur véhicule et repartirent du côté où ils étaient arrivés.

 

Il est probable que cette déclaration existe, bien que notre auteur ne donne pas les références exactes du procès-verbal de la police allemande et ne dise pas comment il se l'est procuré. Mais il reste à relier avec certitude la narration de Bartkowski avec l'assassinat de la famille Drummond. Or la description des lieux est trop vague pour donner cette certitude; elle pourrait correspondre à des dizaines d'endroits dans les Basses Alpes, les Hautes Alpes, la Drôme, le Var ou le Vaucluse. De même, n'ayant pas vu les victimes, il ne précise pas pas si ce sont un homme, une femme et un enfant et encore moins nos trois Anglais. Il dit avoir entendu trois ou quatre coups de feu, alors qu'il en a été tiré au moins sept: trois sur chacun des époux Drummond d'après le rapport d'autopsie, plus celui qui a touché le parapet du pont.

 

A ces incertitudes s'ajoute au moins une certitude contraire. William Reymond considère que deux armes ont été utilisées, la carabine américaine de calibre 7 mm 62 et un fusil mitrailleur allemand de 7 mm 92. Il croit en trouver la preuve dans le fait qu'à l'autopsie des orifices d'entrée de tailles différentes ont été relevés sur les corps des victimes. Mais la différence de trois dixièmes de millimètre entre les deux calibres est trop faible pour apparaître sur une cible molle comme le corps humain. Les différences de taille des blessures s'expliquent par d'autres facteurs, tels que la distance de tir et l'angle de pénétration. Notre auteur est aussi en contradiction avec les résultats de l'expertise balistique. Car les premiers enquêteurs n'ont pas commis à ce sujet la même erreur que pour le pantalon. Ils ont soigneusement recherché les cartouches et les étuis qui parsemaient le sol. Certes, ils n'ont trouvé que deux étuis et deux cartouches en plus du chargeur vide. Il en manquait donc, mais Gustave Dominici était passé avant eux sur le terrain. L'examen opéré par le laboratoire de police scientifique a montré que les deux étuis avaient été tirés par la carabine américaine de calibre 7 mm 62.

 

N'oublions pas, enfin, que l'utilisateur de cette carabine semi-automatique ne savait pas s'en servir correctement, ce qui serait bien surprenant de la part des compagnons chevronnés de Bartkowski. Pour écarter cette circonstance contraire sa thèse, William Reymond suppose que le tireur aurait su utiliser l'arme comme il faut, mais qu'il aurait dû éjecter manuellement des cartouches mal percutées. Il est sur ce point en opposition avec les procès-verbaux initiaux de la gendarmerie et de la police judiciaire. Tous deux concordent: ce sont des cartouches non percutées que le capitaine Albert a remises au commissaire Sébeille. Pour fortifier sa démonstration, William Reymond invoque une récente émission de télévision. A chacun ses preuves. J'ai, pour ma part, très bien connu le capitaine Henri Albert, officier de gendarmerie d'une droiture irréprochable et d'une compétence exceptionnelle; il ne peut pas s'être trompé sur un point aussi important. On me permettra de préférer son procès-verbal, corroboré par celui du commissaire Sébeille, aux élucubrations d'une quelconque télé.

 

o L'entrée en scène du commissaire Gillard

 

William Reymond invoque cependant un autre lien entre le récit de Bartkowski et l'affaire de Lurs. La police criminelle allemande avait communiqué sa procédure à la police judiciaire française. C'est le commissaire Gillard qui fut chargé d'enquêter sur cette affaire. Sa conclusion, telle qu'il l'a donnée à William Reymond est formelle: Bartkowski est un mystificateur; sa déclaration avait pour but de lui faire gagner du temps et changer de prison. J'aurais tendance à le croire. D'abord, je sais que c'est un bon policier et j'ai confiance dans son appréciation. Ensuite, ayant moi-même une longue expérience de l'instruction, je connais ce type de situation. Dès qu'une affaire prend du retentissement, comme celle de Lurs, il se développe autour d'elle toute une faune de gens déséquilibrés ou douteux qui, pour se rendre intéressants ou pour obtenir quelque profit, cherchent à y être mêlés. Après Panayotou, Bossa, Reine Ribo, Llorca et tant d'autres, voici Bartkowski . On aimeraît connaître les conclusions de l'expertise psychiatrique à laquelle doivent l'avoir soumis ses juges allemands.

 

Cette prise de position toute simple du commissaire Gillard ne plaît évidemment pas à William Reymond qui s'appuie alors sur le rapport de fin d'enquête établi par le commissaire le 24 novembre 1952 pour démontrer qu'il aurait soutenu l'inverse. Mais il faut lire très attentivement les cinq pages consacrées à ce document. Elles contiennent des extraits du rapport entrecoupés de commentaires de l'auteur du livre, le tout présenté de façon à donner l'impression que le commissaire Gillard concluait lui-même à la culpabilité de Bartkowski dans notre affaire. Mais il n'en est rien. Seuls les commentaires de l'auteur du livre vont dans ce sens. Les citations de l'auteur du rapport sont pour la pulpart des extraits des déclarations du criminel allemand qui semble, en effet, avoir voulu faire croire qu'il avait participé au crime de Lurs; laissons lui la responsabilité de ses déclarations. D'autres extraits sont les arguments qui pouvaient être relevés en faveur de cette participation. Il est, en effet d'usage, dans ce type de rapport, d'examiner toutes les hypothèses envisageables, ainsi que les arguments pour et contre chacune d'elles, puis d'en retenir une en conclusion. On l'a vu ci-dessus dans celui du commissaire Sébeille qui a cité, parmi bien d'autres, l'hypothèse de l'espionnage et l'a écartée. De même, dans son rapport du 24 novembre 1952, le commissaire Gillard a dû évoquer les arguments favorables et défavorables à la participation de Bartowski, pour probablement rejeter cette participation dans sa conclusion. William Reymond retient les arguments favorables, mais ne mentionne ni les arguments défavorables, ni surtout la conclusion dans laquelle le commissaire Gillard aura donné son avis personnel. C'est la méthode que nous avons déjà vue pour le rapport Sabatier, tronqué; elle est ici plus élaborée et appliquée sur un point essentiel de la démonstration.

 

En outre, les extraits cités montrent que l'auteur du rapport est toujours resté dans le cadre du crime de droit commun; il n'évoque nulle part l'hypothèse de l'intervention d'un service secret. William Reymond lui-même ne prouve pas une telle intervention. Il se borne à nous révéler que, travaillé journellement pendant trois mois par la police allemande, Bartowski aurait fini par avouer sa participation à l'enlèvement d'un savant atomiste nommé Erich Kramer, livré à un service tchécoslovaque qui l'aurait tué. Mais c'est l'assassinat de la famille Drummond qui nous intéresse, non celui de Kramer

 

Il ne nous explique d'ailleurs pas l'intérêt qu'aurait pu avoir la France à dissimuler, en pleine guerre froide, un crime des soviets. Je le comprendrais si le forfait avait été attribué aux services secrets de nos amis anglais ou américains, mais pourquoi dissimuler à l'opinion publique la turpitude de nos adversaires soviétiques ? Fallait-il craindre qu'en représailles, le Kremlin ne déclenchât le feu nucléaire ? Et pourquoi le commissaire Gillard aurait-il continué à garder le silence lors de son entretien avec l'auteur en octobre 1995, après l'effondrement du régime soviétique ?

 

Enfin son point de vue est absolument incompatible avec tout ce que je sais des commissaires Chenevier et Gillard, bons policiers, mais très sensibles à l'opinion du public et de la presse. Ils n'auraient jamais intrigué, comme ils l'ont fait, pour enquêter en 1955 sur le crime de Lurs, s'ils avaient connu dès 1952 l'identité de ses auteurs protégés par raison d'Etat. Ils se seraient, en effet, ainsi lancés dans cette affaire, sachant qu'ils échoueraient nécessairement, après avoir fait annoncer partout qu'ils allaient faire mieux que leur collègue Sébeille. C'est tout à fait impossible. Le commissaire Chenevier aurait manoeuvré pour éviter l'ouverture de la nouvelle instruction en 1955 ou, s'il n'avait pas pu l'éviter, il aurait fait désigner quelqu'un d'autre, mais il ne se serait jamais engagé, avec son adjoint Gillard dans une impasse dont il aurait connu l'impossibilité de sortir sans perdre la face.

 

A moins que ... les deux commissaires n'aient été des policiers aussi indignes que ne le serait, selon l'auteur, le commissaire Sébeille et qu'ils aient décidé, en connaissance de cause, pour assurer leur publicité, de sacrifier une deuxième victime à la raison d'Etat: Gustave Dominici après son père. Je rejette cette idée avec horreur, comme je l'ai rejetée pour Edmond Sébeille. On sait que je n'approuvais pas toutes les méthodes de ces deux policiers. Mais je ne peux pas douter de leur bonne foi. Je les ai vus au travail. Je suis sûr qu'ils étaient essentiellement mûs par la volonté sans faille de faire apparaître la vérité et de confondre les vrais coupables. Une aussi ignoble forfaiture serait encore moins concevable de leur part que le suicide médiatique précédemment envisagé.

 

A moins que ..., pour tout concilier, Gustave Dominici, après la Résistance, ait été recruté par un service secret de l'Est; qu'à la suite du forfait de Bartkowski et de sa bande, il ait nettoyé le terrain et spécialement fait disparaître les étuis de 7 mm 92, non pour le compte de son père ou éventuellement pour le sien propre, mais pour celui de SMERSH; qu'il ait ensuite dénoncé le vieil homme pour protéger les tueurs commandités par ses chefs; que ses revirements incessants s'expliquent par le conflit entre l'amour paternel et la Cause; que Gaston se soit lui-même tu pour éviter à ses petits-enfants le déshonneur d'avoir dans leur famille un traître à la Patrie; qu'enfin, le sachant, les commissaires Chenevier et Gillard aient voulu à la fois confondre un coupable, assurer leur réputation et être désagréables à leur collègue Sébeille, le tout sans charger leur conscience, ni briser le secret d'Etat. Cet enchaînement est d'une logique implacable, sauf qu'il me manque mon point de départ: Gustave agent soviétique. Il est cependant aussi crédible que Sir Jack agent britannique et, avec des documents du genre des rapports Sabatier et Gillard tronqués, on devrait bien arriver à le "démontrer". On pourrait également trouver des éléments suspects dans son emploi du temps: s'il n'a pas surveillé lui-même attentivement l'arrosage de sa luzerne, c'est sans doute parce que l'arrivée prochaine du commando Bartkowski le préoccupait. Et, si nous découvrons qu'il est allé la veille au cinéma voir un film de Fernandel avec sa femme, ce sera pour rencontrer un élément précurseur de ce commando à la faveur de l'obscurité, etc

 

Mais voilà qu'à mon tour je délire, halluciné par cette atmosphère délétère. Je m'étais promis de ne plus persifler et je laisse mon imagination vagabonder sous l'effet de la drogue que constitue cette affaire indéfiniment reprise, répétée, commentée, analysée, disséquée, mutilée, interpolée, approuvée, contestée, ... peut-être demain révisée.

 

o Mon résumé critique.

 

Revenons au sens commun, et résumons la démonstration qui nous est proposée. Pour nous prouver que Sir Jack Drummond était un agent secret et que des gens suspects le suivaient, l'auteur accumule une série de petits faits d'une grande banalité auxquels il donne arbitrairement un sens mystérieux. Connaissant sa propension à parler de ce qu'il ne sait pas et son manque de sens critique envers lui-même, je ne suis pas convaincu. Je ne trouve dans son discours rien de solide. Je ne vois qu'un savant nutritionniste qui fréquentait des congrès ou remplissait des missions de sa spécialité et une famille anglaise qui passait paisiblement ses vacances en France. Pour moi, cette première partie de la démonstration est tout entière du roman; le prétendu mobile politique du triple assassinat ne vaut pas mieux que le prétendu mobile sexuel attribué à Gaston Dominici.

 

La seconde partie débute plus sérieusement. Afin d'établir que le crime de Lurs serait l'oeuvre du commando Bartkowski, William Reymond s'appuie, en effet, sur une enquête de la police allemande dont il semble résulter que cet homme se serait accusé à Stuttgart de ce crime. Mais c'était probablement un affabulateur et il en connaissait mal les détails. Ceux qu'il a fournis ne prouvent pas la réalité de sa participation à notre affaire. Au contraire, les éléments matériels que nous possédons sur celle-ci, notamment l'emploi de l'arme, ne cadrent pas avec son récit. L'auteur va alors chercher un rapport du commissaire Gillard qu'il nous présente par bribes non significatives, entrecoupées de ses commentaires partiaux. Si ce rapport concluait à la culpabilité du commando Bartkowski, ce serait la pièce maîtresse de sa démonstration. Il n'avait pas le droit de le couper en petits morceaux. Il aurait dû le publier in extenso en annexe. S'il s'en abstient, c'est qu'une lecture normale du document conduirait sans doute au rejet de sa thèse. Le comportement du commissaire Gillard en 1955 serait d'ailleurs absurde s'il avait cru dès 1952 à la culpabilité de Bartkowski. En outre, celui-ci et sa bande étaient des délinquants de droit commun dont on ne nous prouve pas qu'ils auraient agi ce jour là pour le compte d'un service secret. Enfin, on ne nous explique pas pourquoi la raison d'Etat aurait commandé de cacher un crime soviétique commis en France.

 

Non, décidément, ce n'est pas ce bon jeune homme, malgré tout son zèle, qui me fera changer de conviction. Je crois Gaston Dominici coupable. Peut-être n'était-il pas le seul coupable. Mais je ne pense pas qu'on puisse jamais identifier un autre coupable, dans cette famille ou ailleurs.

 

Il me reste, en guise de conclusion, à poser une dernière question: l'aurais-je condamné à mort ?

 

7 - Aurais-je condamné Gaston Dominici à la peine de mort?

 

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