Affaire Dominici, par le juge Carrias

 

 

3. - Les faiblesses du dossier.

 

o L'absence de mobile.

 

La première et la plus grave lacune du double dossier est l'absence de mobile. Si l'on admet que les Anglais ont été tués par Gaston Dominici, on ne sait pas pourquoi. Plus exactement, le mobile sexuel qui figure au premier dossier est-il totalement invraisemblable: Lady Ann se serait librement donnée au condamné, à quelques mètres de son mari endormi, mais, les ébats du couple l'ayant réveillé, celui-ci, mécontent, aurait tenté d'intervenir avec brutalité, d'où le drame. On sait d'ailleurs comment ce mobile a été introduit dans la procédure. Le commissaire Prudhomme, premier commissaire de police appelé à recueillir les aveux de Gaston Dominici, n'y était nullement préparé; nous y reviendrons. Mais précisons dès maintenant que, le vieil homme avait demandé à reconnaître devant lui, pour la première fois, être l'auteur du triple crime. Ce policier consciencieux voulut donc, sans connaître le dossier, recueillir néanmoins des aveux circonstanciés, et en conséquence faire préciser un mobile. Il a parlé de sexe et Gaston Dominici, qui se montrait volontiers paillard, a été intéressé. Ensuite, cette idée lui a plu. En raison de la différence d'âge et de milieu social, elle était d'ailleurs flatteuse pour lui. D'audition en audition, il est allé toujours un peu plus loin. Au début, il avait simplement voulu regarder l'Anglaise se déshabiller, ce qui d'ailleurs ne correspondait déjà pas aux données de l'enquête dont il résultait que Lady Drummond s'était couchée bien avant l'heure du crime et en se dévêtant fort peu; puis il en était venu à des attouchements et enfin à des relations complètes et consenties, tout à fait incroyables.

 

o Les incohérences.

 

Une autre difficulté provient de ce que, d'une déclaration à l'autre, et souvent aussi dans le corps de la même déclaration, les détails ne sont pas cohérents. Ainsi, dans ses premiers aveux au commissaire Sébeille, le 15 novembre 1953, Gaston Dominici disait s'être rendu au campement des Anglais vers 23 h 30 et les avoir tués dans le même laps de temps, mais on sait par ailleurs que les coups de feu avaient été entendus vers 1 h du matin. Il se serait entretenu à deux reprises avec Lady Ann, alors qu'elle ne parlait pas le français, ni lui l'anglais. Il aurait tiré un coup de feu sur elle, mais l'autopsie avait montré trois passages de balles. Il aurait fracassé la tête de la petite Elisabeth d'un seul coup de crosse, alors que l'examen médico-légal en révélait deux au moins, etc. Je ne donne que cet exemple, mais cette difficulté réapparaît tout au long de la première instruction.

 

Elle se retrouve également, nous l'avons vu, dans celle que j'ai conduite. C'est ainsi que Gaston Dominici avait déclaré, lors de l'enquête précédant cette seconde instruction, aux commissaires Chenevier et Gillard, en présence de deux de ses défenseurs, Maîtres Pollak et Charrier: "J'ai vu Gustave avec le petit; ils traversaient la luzerne; ils venaient de là haut où il y avait les Anglais ... Ils venaient du campement des Anglais; ils sont allés du côté du ravin; c'est Roger qui portait la petite". Précisons que, par "le petit", il désignait son petit-fils Roger Perrin et, par "la petite", la malheureuse Elisabeth Drummond. Mais, vérification faite sur place, la luzerne ne se trouvait pas entre le mûrier sous lequel s'était installée la famille Drummond et le lieu où a été découvert, au bord d'un ravin, le corps de la fillette. En outre, de la basse-cour d'où le vieil homme disait avoir observé cette scène, la visibilité était à peu près nulle le jour, et à plus forte raison la nuit, en direction de la luzerne, du mûrier et du ravin.

 

Et, non seulement les déclarations de Gaston Dominici n'étaient pas toujours cohérentes, mais encore il variait sans cesse, comme on peut le voir dans la suite de ce même procès-verbal évidemment dressé sans aucune pression, puisqu'il l'était par des policiers favorables au condamné, et en présence de ses avocats: "Ils portaient la petite. Ils sont allés dans la direction du ravin. C'est deux bandits ..."; mais, plus loin: "Ce n'est pas la vérité ... Tant pis, la petite je ne l'ai pas vue quand ils l'ont transportée. Si je meurs, je meurs. Je ne veux pas mourir en mentant. Si je m'accuse de cette chose, que je dise ça, c'est moi l'assassin et pas eux. Si je dis des choses comme ça, je me sauverai, mais je ne veux pas mentir ..."; et encore plus loin: "Le complot a été monté par Gustave. Je suis sûr et certain que la carabine est à Clovis. Je suis sûr et certain que le complot a été monté par Gustave et Clovis". Même les pères bénédictins de Ganagobie y perdraient leur latin !

 

De telles incohérences, de telles variations n'étaient d'ailleurs pas le fait du seul Gaston Dominici. Son fils Gustave et sa belle-fille Yvette étaient, tout autant que lui, experts en la matière. Ils ont ainsi contesté, à l'occasion de la seconde instruction, nous l'avons dit, la matérialité même de leurs dépositions au cours de la première. Ils sont allés jusqu'à affirmer, au delà de toute vraisemblance, qu'ils n'avaient jamais dit ce qu'on trouvait dans des procès-verbaux portant, outre leur signature, soit celle du commissaire Edmond Sébeille, soit celles du juge Roger Périès et du greffier Emile Barras. C'est cette incohérence qui a arrêté les commissaires Chenevier et Gillard dans leur premier élan.

 

o Le pantalon qui séchait.

 

Les incohérences, les insuffisances que nous venons d'examiner peuvent conduire à mettre en doute certaines charges retenues contre Gaston Dominici. Mais d'autres portent sur des points qui auraient mérité d'être vérifiés et qui, s'ils l'avaient été positivement, auraient peut-être permis de relever contre lui des charges supplémentaires. Tel est le cas du pantalon de velours lui appartenant qui, fraîchement lavé, séchait le lendemain du crime, près de la maison. L'inspecteur Charles Girolami, de l'équipe Sébeille, l'avait remarqué. Un examen par le laboratoire de police scientifique de ce vêtement, même lavé, aurait pu permettre de déceler d'éventuelles traces de sang humain et peut-être aussi d'en déterminer le groupe. Trop heureux de mettre en lumière une erreur de leur collègue Sébeille, les commissaires Chenevier et Gillard ont consacré un chapitre de leur rapport à cet incident . Ils ont même découvert qu'un autre pantalon, bleu, appartenant à Gustave, celui-là, avait séché à une fenêtre. Ils ont interrogé sur ces lessives les dames de la famille Dominici qui, à leur habitude, ont nié des évidences. Ils en ont conclu que "l'insistance de ces gens à nier ce fait démontre bien que cette opération a été entreprise pour une raison majeure: parce que le pantalon était taché du sang des victimes". C'était aller trop loin car, faute de saisie et d'analyse, cela ne pouvait pas être prouvé. Cet incident montre toutefois que les erreurs commises par les premiers enquêteurs n'étaient pas à sens unique.

 

Ce sont là quelques exemples des faiblesses du double dossier. Les différents auteurs qui ont commenté ou commenteront celui-ci ont pu ou pourront en relever bien d'autres, plus ou moins graves, sur lesquelles je ne crois pas indispensable de me pencher ici. Il me paraît utile, en revanche, de chercher à expliquer comment tant d'insuffisances ont pu s'accumuler dans des enquêtes de cette importance.

 

o Comment s'expliquent ces insuffisances.

 

Le première explication est d'ordre général. Une enquête policière, une instruction judiciaire ne sont jamais des opérations scientifiques dans lesquelles l'application de règles strictes permettrait de toujours parvenir à des résultats parfaits. Au contraire, ces résultats dépendent de nombreuses données, souvent aléatoires, tenant à la personnalité et à la plus ou moins grande habileté des policiers, des magistrats, des témoins, des suspects, etc, ainsi qu'aux circonstances de temps et de lieu, et même parfois au hasard.

 

Dans notre affaire, le commissaire Sébeille s'est heurté dès le début à une grande réticence des témoins. Après la découverte de l'arme du crime par un de ses hommes, il était optimiste, car il pensait que cette arme "parlerait". Mais les objets ne parlent pas; ce qu'attend l'enquêteur, ce sont les paroles des hommes à qui il présente l'objet. Et les hommes à qui Sébeille présenta l'arme ne parlèrent pas. La prudente discrétion de nos ruraux a pu jouer un rôle à cet égard. Mais je crois que ce silence s'expliquait aussi par la proximité des évènements de la Libération. C'est une opinion que j'ai pu me faire personnellement car j'ai vécu ces évènements à Forcalquier où je m'étais réfugié après la fermeture de la faculté de Droit d'Aix par l'occupant, le 15 mars 1944; il fallait, en effet, échapper à une éventuelle réquisition des étudiants pour le service du travail obligatoire en Allemagne, à laquelle l'oisiveté à laquelle les contraignait cette fermeture aurait pu servir de prétexte.

 

La Libération s'est accompagnée chez nous de toutes sortes d'exactions, de vengeances, de crimes même dont, huit ans seulement plus tard, le souvenir était très vivace dans les esprits. Or Gustave Dominici avait appartenu à la Résistance; les avocats de la partie civile, Maîtres Claude Delorme et Charles Tartanson, auraient même souhaité que je fasse enquêter sur son activité dans le maquis, ce qui ne m'a pas semblé utile. De plus, au cours de l'été 1952, mon collègue Roth, juge d'instruction à Toulon, faisait perquisitionner dans son département, à la recherche d'armes clandestines, dont beaucoup migrèrent, en conséquence, du Var vers les départements voisins. Bien des gens le savaient, mais le secret devait néanmoins entourer cette migration et l'organisation de dépôts illégaux à laquelle s'affairaient de nombreux anciens résistants bas-alpins. Personne n'acceptait d'en parler: les amis de la Résistance pour préserver le secret de leurs dépôts, ses adversaires parce qu'ils avaient peur. On comprend donc qu'en promenant partout une arme de guerre qui avait appartenu à la famille d'un résistant, les policiers de l'équipe Sébeille suscitaient plus de méfiance que de confidences. L'ombre de la Résistance et de la Libération a singulièrement pesé sur cette enquête.

 

Là ne résidait cependant pas le principal obstacle rencontré par les enquêteurs. Il est venu de l'attitude inouïe, dont j'ai déjà parlé, des principaux membres de la famille Dominici qui, au mépris de toute logique, s'efforçaient d'échapper à la technique des interrogatoires de police et d'instruction par des variations incessantes et des dénégations qui, même invraisemblables, empêchaient l'enquête de progresser. Chaque fois qu'ils étaient contraints d'avancer tant soit peu, ils s'empressaient de reculer d'autant, en s'entourant d'un nuage de fumée. J'ai déjà dit comment la stratégie des commissaires Chenevier et Gillard, basée sur un système de questions liées par une stricte logique, s'est heurtée à cet obstacle sans pouvoir le franchir. Celle du commissaire Sébeille, dont la logique était parfois tempérée de sentimentalité, s'est révélée mieux adaptée à ce climat particulier. J'ai pu le constater lorsque je l'ai confronté avec Gustave Dominici le 23 septembre 1955. Les deux hommes sont restés face à face tout un après-midi, s'opposant sur la plupart des détails de la première enquête. De plus, Gustave soutenait que la police judiciaire lui avait fait subir des pressions intolérables. A la nuit tombante, le commissaire m'a demandé l'autorisation de nous montrer et de rappeler à Gustave dans quelles conditions il avait, le 13 novembre 1953, reconnu la culpabilité de son père. Avec mon accord, il s'est assis en face de lui, lui a parlé à voix basse, l'a invité à s'appuyer sur son épaule et lui a frappé lui-même l'épaule en lui disant: "Pleure, ça te soulagera". Gustave Dominici a renouvelé ces gestes sans réticence et à déclaré que les choses s'étaient ainsi passées, ajoutant sur mon interpellation qu'à ce moment là le commissaire Sébeille ne faisait aucune pression sur lui, mais qu'il avait le souvenir des autres pressions. La scène était poignante. A l'époque, il me paraissait qu'un courant de sympathie passait entre eux et j'étais passablement ému. J'avais à mes côtés, outre Emile Barras mon greffier, le commissaire divisionnaire Georges Hartzic, supérieur hiérarchique du commissaire Sébeille; l'un et l'autre semblaient partager cette émotion. Quarante ans plus tard, fort de l'expérience de toute une vie de magistrat, je me demande si Sébeille était réellement sincère ou s'il nous a tous abusés. Je crois toujours à sa sincérité; le policier faisait souffrir Gustave, mais l'homme partageait sa souffrance. De tels moments ont sans doute été rares dans cette affaire.

 

En tout cas, avec sa chaleur méridionale, le commissaire Sébeille, s'est montré, en l'occurence, meilleur professionnel que ses collègues parisiens, si critiques envers lui, avec leur froide logique. Rendons cet hommage à sa mémoire, sans en séparer celle du juge Périès avec qui il travaillait en très étroite collaboration.

 

Malgré ce, les faiblesses du double dossier sont incontestables. J'ai cependant l'intime conviction que Gaston Dominici était coupable. Comment est-ce possible ? Pour répondre à cette question, il faut commencer par préciser ce qu'est l'intime conviction.

 

 

4 - Qu'est-ce que l'intime conviction

 

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