Affaire Dominici, par le juge Carrias

 

5. - Les bases de mon intime conviction.

 

o La spontanéité des aveux.

 

Un élément qui, à lui seul, suffirait à me déterminer, se trouve dans le premier dossier, celui du juge Périès et du commissaire Sébeille. Les circonstances dans lesquelles sont intervenus les aveux de Gaston Dominici, dans la soirée du 14 novembre 1953, sont bien connues. Mais, beaucoup d'inexactitudes ayant été, sur ce point, mêlées à la réalité, il me paraît nécessaire de les rappeler.

 

Nous savons déjà qu'après la découverte de l'arme du crime, les investigations du commissaire Sébeille s'étaient enlisées. Il avait été durant quelque temps relevé par le commissaire principal Fernand Constant, un Bas-Alpin, qui avait établi un point nouveau: Gustave Dominici avait vu la fillette blessée encore vivante, mais s'était abstenu de lui porter secours. Au début de l'enquête, les soupçons ne s'étaient pas portés sur les Dominici, considérés comme d'honnêtes cultivateurs, d'où, d'ailleurs, les négligences commises au sujet du ou des pantalons qui séchaient. Il fut cependant nécessaire de les entendre pour préciser tel ou tel détail et, progressivement, le manque de sincérité et les contradictions de Gustave frappèrent les policiers. C'est pourquoi, de février à novembre 1953, le commissaire Sébeille accomplit un travail de fourmi qui consistait à recueillir patiemment les faits et les témoignages propres à résoudre ces contradictions. C'est la méthode "des petits détails" qu'on lui a parfois reprochée, je me demande bien pourquoi. Il me semble, en effet, normal qu'un policier exerce une pression psychologique sur un suspect, en faisant ressortir les points, même minimes, sur lesquels il ne semble pas dire la vérité, et s'il varie, en le mettant en contradiction avec lui-même.

 

Après ce travail préparatoire, il passa à l'offensive en liaison avec le juge Périès. A partir du 12 novembre au matin, ils entendirent Gustave à plusieurs reprises, le confrontèrent sur les lieux avec divers témoins et le firent s'embrouiller dans ses contradictions jusqu'au moment où, à Digne, au début de l'après-midi du 13, il devait, comme nous l'avons vu, s'effondrer sur l'épaule du commissaire Sébeille et lui dire en pleurant que son père lui avait déclaré, le 5 août 1952 à 4 heures du matin, qu'il était l'auteur de la tuerie. Il renouvelait cette déclaration le lendemain matin, devant le juge Périès, précisant que son frère Clovis était également au courant de ce secret. Entendu, à son tour, par le commissaire puis par le juge, Clovis Dominici confirmait que son père lui avait dit être le meurtrier.

 

Ces déclarations conduisaient évidemment à interroger Gaston Dominici. La garde à vue n'était pas encore réglementée à cette époque, mais chacun savait, dans la magistrature comme dans la police, qu'une telle réglementation était en cours d'étude. Afin d'éviter que le vieil homme puisse, par la suite, dire qu'il avait été malmené dans des locaux de police, le juge et le commissaire décidèrent, comme ils l'avaient déjà fait pour ses fils, qu'il serait entendu au palais de justice de Digne. Le 14 novembre en fin d'après-midi, son audition par le commissaire Sébeille et ses inspecteurs n'ayant donné aucun résultat, la suite en fut reportée au lendemain, afin de lui éviter une fatigue excessive. Il fallait organiser la nuit. Un lit de camp fut donc apporté et un repas prévu dans la bibliothèque du tribunal, transformée en local de garde à vue avant la lettre. Le commissaire Pierre Prudhomme, du commissariat de Digne, fut chargé d'organiser la garde. Il n'avait pas participé à l'enquête, sa circonscription se limitant à la ville de Digne, et il ne connaissait pas le dossier. Son rôle était d'ordre purement matériel. La préparation de la nuit l'amena toutefois à causer avec Gaston Dominici envers qui il se montra affable. Il désigna, pour prendre le premier tour de garde, entre 18 heures et 20 heures, le gardien de la paix Victor Guérino qui, de ce fait, allait devenir "le premier policier de France", pour être le premier à recueillir les aveux du plus célèbre prévenu de France.

 

Les deux hommes se mirent, en effet, à bavarder. Après quelques banalités, la conversation, moitié en français, moitié en provençal, se porta sur la chasse, qu'ils pratiquaient l'un et l'autre, puis sur la maison et la famille de Gaston Dominici qui, parlant de ses petits-enfants, se mit à pleurer. Voyant cela, Victor Guérino lui dit, à tout hasard: "Si vous avez quelque chose à dire, il vaut mieux que vous le disiez tout de suite. A votre âge on vous en tiendra compte", puis, après quelques instants de silence: "C'est peut-être un accident qui vous est arrivé". Sur ce, il eut la surprise de s'entendre répondre "Eh bé oui. C'est un accident, ils m'ont attaqué. Je les ai tués tous les trois". Il était alors approximativement 19 heures et l'heure qui suivit dût paraître longue à ce modeste fonctionnaire, provisoirement seul dépositaire d'un aveu si lourd.

 

Il eut cependant deux excellentes réactions. La première fut d'inviter Gaston Dominici à répéter leur conversation au commissaire Sébeille. Le vieil homme refusa énergiquement mais lui dit qu'il parlerait au "président". Il désignait ainsi le commissaire Prudhomme, qu'il avait trouvé sympathique. La seconde consista à lui faire répéter cela devant les hommes venus le relever à 20 heures. C'étaient le sous-brigadier Joseph Bocca, conduit par le concierge du palais de justice, Simon Giraud, retraité de la gendarmerie. Ceux-ci entendirent donc Gaston Dominici dire à Victor Guérino d'aller lui chercher son chef pour renouveler ses aveux. Mais, une fois Guérino et Giraud partis, le rusé vieillard faisait son premier pied-de-nez aux enquêteurs: revenant sur le crime, il déclarait à Bocca, qui ne lui en demandait pas tant, que c'était Gustave le meurtrier, ajoutant: "C'est lui qui a fait le coup, mais c'est moi qui m'accuse".

 

De même, à l'arrivée du commissaire Prudhomme alerté par Guérino, il commença par lui demander de lui faire un brouillon d'aveux, tout en proclamant son innocence. Sur le refus de celui-ci, et après être resté seul un moment avec lui, il revint toutefois à des aveux sans réticence, mais fondés sur la "paillardise", mobile suggéré, comme je l'ai déjà dit, par le commissaire Prudhomme. C'est alors seulement qu'intervint le commissaire Sébeille, lui-même prévenu par son collègue Prudhomme, et qu'il recueillit les aveux par procès-verbal.

 

Le lendemain matin, nouveau pied-de-nez, à la Justice cette fois: au juge Périès qui se rend près de lui, assisté du greffier Barras, le vieux roublard déclare qu'il n'est pas le meurtrier, mais qu'il désire confirmer sa déposition au commissaire Sébeille, dans le seul but de sauver l'honneur de ses petits-enfants. Il précise qu'étant le plus vieux de la famille, il doit se sacrifier pour elle. Sur ces paroles, le juge se retira, puis revint un moment plus tard et recueillit alors des aveux sans réticence. Une confrontation eut lieu l'après-midi entre Gaston et son fils Gustave. Celui-ci rappela que son père lui avait dit être le meurtrier, dès 4 heures le matin du crime. Gaston Dominici se borna à répondre "Je vous remercie Monsieur Gustave". Un mois plus tard, enfin, Yvette Dominici déclarait au juge Périès qu'après s'être levé un moment dans la nuit du crime, Gustave était revenu en lui disant que son père venait de tuer et qu'il se demandait bien pourquoi il avait fait cela.

 

Par la suite, Gaston, Gustave et Yvette devaient se rétracter, le premier ne cessant toutefois jamais de faire peser des soupçons sur le second, par des allusions généralement imprécises. Seul, Clovis restait sur sa position, ce qui le faisait mettre au ban de la famille.

 

Durant les quatre journées de novembre, nous voyons donc une progression dramatique qui conduit d'abord Gustave Dominici à s'effondrer en larmes sous la pression psychologique exercée sur lui par le commissaire Sébeille et le juge Périès. Ceux-ci ont dû être surpris qu'au lieu d'avouer sa propre culpabilité, il dénonce son père, car il apparaissait jusque là comme le premier suspect. Leur doute était néanmoins levé lorsque, sachant que son frère avait parlé, Clovis ne faisait aucune difficulté pour reconnaître que c'était bien leur père l'auteur du crime. Informé des accusations de ses deux fils, le père se trouvait à son tour dans un état de détresse psychologique qui ne devait pas lui permettre de prolonger longtemps sa résistance. Mais, roublard, il refusait au commissaire Sébeille la satisfaction de recueillir ses aveux. Dans un moment d'émotion, sanglotant lui aussi, il se confiait spontanément au plus humble des acteurs du drame, puis à un commissaire qui avait gagné sa confiance sans même la rechercher. C'est cette spontanéité, intervenant au terme d'une progression conforme à la logique, qui emporte ma conviction.

 

On peut m'opposer tous les repentirs, les dénégations, les incohérences, quelques invraisemblances même, qui parsèment les déclarations recueillies au cours de cette progression. Je reconnais que, selon la sensibilité de chacun, ils peuvent ou non faire naître le doute, et je respecte ceux en qui il naît. Mais j'ai déjà dit qu'au contraire, en ce qui me concerne, et je ne suis pas le seul, ils renforcent ma conviction. C'est le langage des Dominici dans cette affaire: ils ne savent rien dire sans aussitôt l'atténuer, le modifier, le rétracter. Il faut s'habituer à ce langage, le décrypter, et la solution apparaît.

 

Cette spontanéité des aveux de Gaston Dominici gêne évidemment la défense. Le film dans lequel Jean Gabin joue le rôle du patriarche présente le point de vue de celle-ci; Claude Bernard-Aubert a été conseillé par Maître Pollak. Aussi y passe-t-on très vite sur la scène des aveux, présentée en raccourci.

 

o Les éléments matériels.

 

Cet élément psychologique de conviction serait à lui seul déterminant. Sans être négligeables, les éléments matériels qui s'y ajoutent ne me paraissent pas aussi déterminants. Ainsi, en même temps que la carabine, les premiers enquêteurs avaient trouvé sur les lieux du triple crime des étuis vides percutés, des cartouches pleines non percutées et un chargeur vide. Or six ou sept coups de feu seulement avaient été entendus dans la nuit, alors que la contenance de ce chargeur était de quinze cartouches. Du plus, après avoir épuisé ses munitions, le meurtrier avait dû, pour achever la petite Elisabeth, lui fracasser le crâne avec la crosse de l'arme. On pouvait en déduire qu'il connaissait mal le maniement d'une carabine semi-automatique. Sur ce type d'arme, il suffit, en effet, d'actionner le levier d'armement avant de tirer le premier coup; ensuite chaque déflagation réarme la carabine et la met en position de tirer le coup suivant. Si le tireur actionne néanmoins le levier, il éjecte chaque fois une cartouche pleine, non percutée, et gaspille ainsi la moitié de ses munitions.

 

Le bruit a couru avec persistance, parmi les policiers et les journalistes qui ont suivi l'affaire, et continue de courir aujourd'hui encore, que, lors de la reconstitution du 16 novembre 1953, tel aurait été le comportement de Gaston Dominici. Si cette circonstance était formellement établie, elle constituerait contre lui une charge matérielle accablante: il aurait signé son crime. Mais elle n'est pas mentionnée dans le procès-verbal de la reconstitution. Et il apparaît, au contraire, dans la suite de la procédure que les gestes du vieillard n'avaient pas permis de se rendre compte s'il connaissait le fonctionnement de la carabine dont il déclarait s'être servi pour la première fois la nuit du crime; il se serait, en effet, borné à mimer chaque coup de feu sans indiquer s'il avait chaque fois réarmé comme l'avait probablement fait le meurtrier. Il est vrai que cette erreur aurait été plausible de la part d'un homme qui avait accompli son service militaire en 1898, à une époque où les armes semi-automatiques n'existaient pas. Elle n'aurait probablement pas été commise par un tireur jeune, instruit du fonctionnement des armes modernes, et certainement pas par un tueur professionnel.

 

De plus, je tiens de Roger Périès que, lors de cette reconstitution, mimant la poursuite de la fillette, le vieil homme avait ajusté l'inspecteur Amédée qui en jouait le rôle, en disant: "Pan, une dans le pont !". Et un impact de balle a été retrouvé sur le parapet en pierre du pont, dans la direction qu'il avait visée.

 

Les circonstances du tir font ainsi penser à une opération improvisée. En tout cas, elles ruinent la thèse du crime commis par une équipe de truands chevronnés. Il faudrait imaginer que ces tueurs soient venus commettre leur forfait préparé de longue date, munis d'une carabine rafistolée dont aucun d'eux n'aurait su se servir correctement. Sans doute, William Reymond croit-il à l'existence d'une seconde et peut-être même d'une troisième arme, mais nous verrons plus loin qu'il ne peut pas le prouver.

 

Quant à Gustave, les soupçons portés sur lui doivent-ils, pour autant, être entièrement levés ? Je répondrai plus loin à cette question. Examinons auparavant les éléments qui, en plus de la spontanéité des aveux de Gaston Dominici et des indices matériels que je viens de relever, viennent encore étayer mon intime conviction de sa culpabilité.

 

o La seconde instruction.

 

Moins importants que ceux qui, tirés du premier dossier, ont été soumis à la cour d'assises, je les trouve dans les données de l'instruction que j'ai conduite après le verdict. Ils méritent moins de développements.

 

L'échec même de cette instruction joue contre Gaston Dominici. Elle avait été ouverte sur la demande de ses défenseurs, à la suite des révélations qu'il leur avait faites. L'enquête a été confiée à des policiers pris parmi les meilleurs, soutenus par la presse qui défendait la thèse de l'erreur judiciaire, et très sensibles aux appréciations que cette presse pourrait porter sur leur action. Ils ont certainement fait l'impossible pour réussir. Après une étude minutieuse du premier dossier, ils avaient monté une stratégie basée sur un faisceau de questions destinées à enserrer logiquement les suspects dans un réseau inextricable et à combler les lacunes qu'ils avaient complaisamment relevées dans cette première instruction. Sans doute, cette stratégie n'était-elle pas parfaitement adaptée au climat de l'affaire et aurait-il mieux valu qu'ils essayent de comprendre et de traduire ce langage particulier des Dominici que je viens d'évoquer. Ils ont néanmoins eu tout loisir de la développer. Ils n'ont rien trouvé de nouveau, sinon quelques soupçons supplémentaires concernant Gustave, insuffisants, malgré ce qu'ils en disaient, pour le confondre et encore plus pour innocenter son père. Ils ont reconnu la responsabilité de celui-ci, ne la considérant toutefois que comme partielle.

 

Ainsi que je l'ai indiqué, je ne pouvais pas me rendre à Marseille pour interroger Gaston Dominici ou le confronter avec ses proches. A l'époque, je l'ai évidemment beaucoup regretté, car c'étaient ainsi des actes importants de l'instruction qui se réalisaient en dehors de moi. A la réflexion, je pense que ce fut mieux ainsi. Plus âgé et beaucoup plus expérimenté que moi, le juge Jacques Batigne était mieux placé pour établir la vérité. Son savoir-faire valait largement celui des commissaires parisiens. Bien entendu, nous avions longuement réfléchi ensemble, avant chacune de ses interventions, à la manière dont il les conduirait. Et, une fois accomplies, nous en tirions ensemble les conclusions. Après avoir interrogé Gaston Dominici, et surtout après avoir observé son comportement en face des membres de sa famille qui s'opposaient à lui, souvent dans des termes très durs, il était convaincu de sa culpabilité. Plusieurs fois, en sa présence, le vieil homme avait été pris d'accès de rage contre tel ou tel, surtout contre Gustave, et avait paru sur le point, dans sa colère, de révéler des faits nouveaux. Chaque fois, il s'était ressaisi au dernier moment comme si ce qu'il s'pprêtait à dire allait, en compromettant l'autre, l'enfoncer un peu plus lui-même. N'oublions pas, en effet, qu'à cette époque il était condamné à mort et non encore grâcié. Le juge Batigne pensait donc que Gaston Dominici était sans aucun doute coupable, mais peut-être pas le seul coupable, s'écartant donc sur ce second point de la thèse officielle. Tel était aussi l'avis des commissaires Chenevier et Gillard qui n'ont pas hésité à écrire, dans les conclusions de leur rapport, qu'ils pensaient que le meurtier des époux Drummond était Gustave, sans cependant pouvoir apporter la preuve irréfutable de ce qu'ils avançaient.

 

Telle est également mon opinion. J'ai l'intime conviction que Gaston Dominici était coupable, mais je ne suis pas sûr qu'il ait été le seul coupable. Qui pourraient être les autres ? C'est évidemment sur Gustave que se portent les principaux soupçons, mais je ne vais pas aussi loin que les policiers parisiens dans leur rapport, car ces soupçons m'apparaissent insuffisants pour forger une conviction sérieuse. Il aurait peut-être été intéréssant de rechercher si , ayant appartenu à la Résistance, il connaissait mieux que son père le maniement de la carabine américaine. Personne n'y a pensé, pas plus moi que les autres. C'est dommage. Je crois cependant que, sur ce point aussi, il aurait émis un rideau de fumée pour gêner la recherche de la vérité. Je ne m'avancerai pas plus sur le terrain des hypothèses, et je ne chercherai surtout pas à essayer d'imaginer quel aurait pu être le rôle respectif des éventuels co-auteurs. A quoi bon, tant d'années après, salir un peu plus la mémoire de ces gens et piétiner encore la sensibilté d'une famille qui a déjà tant souffert ?

 

Il m'apparaît toutefois hautement improbable que des responsabilités puissent être trouvées en dehors de cette famille. Je ne vois pas, en effet, comment on pourrait interpréter le comportement de Gaston Dominici, aussi bien que celui de son fils Gustave, tout au long des deux enquêtes, comme celui des habitants d'une maison auprès de laquelle un crime vient d'être commis et qui n'ont rien à se reprocher.

 

Dans le premier dossier, d'abord, que trouvons nous après les aveux spontanés de Gaston Dominici à Victor Guérino ? Une rétractation, tout aussi spontanée, adressée à Joseph Bocca qui ne l'interrogeait pas. C'est cette méthode du nuage de fumée que nous connaissons bien maintenant. Mais qui le vieil homme va-t-il mettre en cause pour dégager sa propre responsabilité ? Des inconnus, étrangers à la famille ? Non: son fils Gustave qui aurait fait le coup, mais à la place de qui il s'accuserait. Puis, au juge Périès, il explique qu'il veut sauver l'honneur de ses petits-enfants et qu'étant le plus vieux de la famille, il doit se sacrifier pour elle. Toujours la famille; mais pourquoi donc, si elle n'a pris aucune part au crime ?

 

On pourrait peut-être m'opposer que, durant ces journées de novembre 1953, Gaston Dominici est toujours resté, directement ou indirectement, sous une pression policière dirigée uniquement contre lui et les siens. J'ai déjà dit les précautions prises pour éviter toute apparence d'aveux extorqués; j'ai relevé la spontanéité de ses premières déclarations. Je ne considère donc pas qu'il ait pu dire à ce moment là autre chose que ce qu'il voulait bien dire. Mais, pour les besoins du raisonnement, admettons un instant l'objection et sortons de cette période de novembre 1954. Qu'entendons nous, un an plus tard, durant les débats de la cour d'assises, alors que l'accusé s'exprime en toute liberté, assisté de ses avocats, devant un public partagé et une presse où il est loin de ne compter que des ennemis ? Pour nier sa culpabilité, il la reporte sur ses fils, interpellant d'abord Clovis: "Je n'ai rien sur la conscience, toi avec ton frère tu en as", puis Gustave: "La vérité tu dois la dire ... Le déshonneur que tu sèmes dans la famille est une honte ... Je suis en prison pour toi".

 

Son comportement est le même au cours de la seconde instruction. C'est pourquoi, je pense que celle-ci peut retrouver un certain intérêt en présence de la thèse aujourd'hui développée par William Reymond, selon laquelle le triple crime aurait été commis par les envoyés d'une puissance étrangère. Ce n'est plus maintenant à des policiers, à des juges, à un public, à des proches même, plus ou moins hostiles, que s'adresse le condamné, mais à ses meilleurs soutiens, ses défenseurs qui, accablés par sa condamnation à mort, sont évidemment disposés à faire l'impossible pour le sauver. Quel argument nouveau leur fournit-il ? Qui met-il en cause pour détourner de lui le châtiment ? Des agents étrangers ? Admettons qu'il n'ait pas pu connaître leur qualité. Mais au moins des tiers, avec lesquels lui et les siens n'auraient aucun lien ? Non: d'abord son fils Gustave et son petit-fils Roger; ensuite ses deux fils Clovis et Gustave. Et il renouvelle ces propos tout au long de cette instruction, avec évidemment le camouflage habituel qui ne nous étonne plus. C'est ainsi que le juge Batigne, les commissaires Chenevier et Gillard et même, au cours d'une visite à la prison des Baumettes, des membres de sa famille, parmi ses fidèles, l'ont entendu diriger les soupçons vers ses deux fils et son petit-fils..

 

Peut-on alors imaginer que Gaston Dominici aurait profité du drame pour tenter d'assouvir une vieille haine envers les siens ? C'est fort peu plausible. Rien d'abord ne permet de supposer que cette famille était profondément divisée avant l'assassinat des Anglais. Les policiers, les juges, la presse ont fouillé son présent et son passé dans leurs moindres détails; s'il y avait eu quelque chose de grave, on le saurait. Sans doute est-il apparu que le vieil homme était malheureux en ménage et qu'une entente parfaite ne régnait pas entre Yvette et ses beaux-parents. Ces faits sont d'une grande banalité et apparemment dépourvus de portée dans notre affaire. D'un autre côté, nous voyons notre homme tirer tous azimuths. Dans cette famille nombreuse, Clovis, Gustave, Roger représentent trois branches différentes. Qu'un grave incident resté secret ait pu jadis faire naître la haine entre le père et l'une de ces branches, passe encore; trois c'est vraiment trop. La division n'est apparue dans la famille Dominici qu'à la suite du drame et, plus précisément, lorsque les soupçons se sont portés sur elle.

 

C'est pourquoi je crois que Gaston Dominici était coupable, mais peut-être pas le seul coupable; et que les tentatives de reporter sa culpabilité en dehors de sa famille me paraissent vouées à l'échec.

 

o Ma prise de position.

 

Telle est la conviction que je me suis forgée pour avoir connu cette affaire de près. Je n'ai eu qu'une fois à l'exprimer officiellement, dans mon ordonnance de non-lieu du 13 novembre 1956. Après treize pages d'exposé et de discussion, je concluais qu'en apportant certaines précisions au sujet du pantalon qui séchait à la Grand'Terre le 5 août 1952, l'instruction avait contribué à confirmer la culpabilité de Gaston Dominici dans le crime de Lurs; qu'elle permettait d'exclure la complicité du jeune Roger Perrin dont l'attitude extrêmement ferme, parfois insolente, envers son grand-père Gaston Dominici et son oncle Gustave Dominici paraissait établir qu'il ne craignait aucune révélation compromettante de leur part; et qu'elle ne fournissait aucun élément nouveau au sujet de Gustave Dominici dont l'attitude suspecte et la volonté évidente d'entraver l'enquête étaient connues depuis longtemps mais ne pouvaient s'expliquer que par des hypothèses, sans que celles-ci impliquent nécessairement sa responsabilité personnelle, et qu'elles révélaient en tout cas insuffisantes pour étayer une inculpation.

 

Sans doute étais-je allé un peu trop loin au sujet du pantalon qui séchait; je me rends compte aujourd'hui qu'en l'absence d'une expertise de police scientifique, ce fait pouvait éventuellement fonder un soupçon, mais non être retenu à charge. Ce n'est toutefois qu'un détail. Pour l'essentiel, je me démarquais déjà de la thèse officielle: celle de Gaston Dominici coupable et seul coupable, tout en expliquant pourquoi je n'inculpais pas Gustave Dominici et Roger Perrin contre lesquels, rappelons-le, étaient orientées les révélations qui avaient provoqué l'ouverture de cette instruction.

 

Ensuite, j'ai gardé le silence pendant trente cinq ans. D'une part j'étais tenu par le secret de l'instruction et l'obligation de réserve. En effet, une ordonnance de non-lieu n'est pas une décision publique, comme le verdict d'une cour d'assises ou le jugement d'un tribunal. D'autre part, il me semble qu'un juge ne doit jamais s'impliquer personnellement dans les affaires qui lui sont confiées; seul un recul suffisant par rapport à elles peut lui permettre de juger sereinement. Je n'avais d'ailleurs aucune raison de m'écarter de ce principe spécialement dans cette affaire où, on l'a vu, j'étais entré par la petite porte et à laquelle je n'ai pas pu donner une impulsion nouvelle.

 

En 1992, quarante ans donc après les faits, le Rotary Club de Digne les Bains m'a proposé de parler à ses membres de mes souvenirs sur le crime de Lurs. J'avais alors cessé mes fonctions judiciaires actives depuis plusieurs années. Les nombreux ouvrages concernant le triple assassinat avaient reproduit tant de pièces du dossier qu'il n'y avait plus de secret. Aussi, ai-je accepté. J'ai ensuite été appelé à renouveler quatre fois cette causerie, toujours dans les Alpes de Haute-Provence, devant des auditoires restreints. C'est au début de 1997 que j'ai pour la première fois participé à un débat public, à l'occasion de la sortie à Digne du livre de William Reymond . J'ai été surpris de la foule qui s'y pressait. Vers la fin de ma carrière, j'ai eu à juger une autre affaire célèbre, celle des Pétroliers dont pendant des années toute la France a été victime, puisqu'ils nous ont fait payer notre carburant trop cher; personne ne s'y est intéressé. Dans l'affaire de Lurs seules deux familles ont été atteintes; quarante cinq ans plus tard elle continue à soulever les passions. Lors de ce débat, j'ai cotoyé quelques instants Alain Dominici, William Reymond et Maître Gilbert Collard.

 

Alain Dominici, je ne le connaissais qu'à travers le dossier où il apparaît lorsque sa maman lui donne un biberon, dans la nuit du crime, vers une heure et demie du matin. Son projet de réhabiliter la mémoire de son grand-père m'était évidemment sympathique. J'ai dit quelle a été ma satisfaction lorsque, nommé à Digne, j'ai moi-même eu le sentiment de prendre la suite de mon grand-père. C'est même en souvenir de lui que j'ai tenu à procéder dans les locaux du palais de justice de Forcalquier aux auditions nécessitées par l'épisode Llorca: là où il avait instruit au siècle dernier, là j'instruisais l'une des affaires les plus retentissantes de notre siècle. Comment donc n'aurais-je pas compris l'attachement profond d'Alain Dominici à la mémoire de son propre grand-père, sa volonté farouche d'obtenir sa réhabilitation, l'espoir fou qu'il doit placer dans le travail de William Reymond qui tente de trouver les coupables en dehors de sa famille ? Puissent-ils exploiter efficacement les lacunes du dossier ! Mais je ne crois pas au succès de leur démarche; je crains que, malgré toute leur bonne volonté, Alain Dominici se trouve dans l'affreux dilemne de ne pas pouvoir décharger la mémoire de son grand-père sans charger celle de son père. Cette malheureuse famille est frappée de la malédiction des Atrides; il faudrait un Eschyle ou un Sophocle pour la décrire mieux que moi.

 

William Reymond risque de ne pas paraître sérieux avec son histoire d'agents secrets découverts grâce à Internet. Un vieux dignois me confiait récemment: "Vous verrez que la prochaine fois ce seront les extra-terrestres". Et moi-même, je l'ai persiflé en lui disant qu'il avait trouvé le coupable en la personne de James Bond 007. Il aurait pu me répondre que je n'avais rien compris au célèbre personnage de Ian Fleming dont la mission est de défendre les sujets de sa Gracieuse Majesté et que le forfait serait plutôt l'oeuvre de son ennemi soviétique SMERSH. Mais le sujet ne se prête pas à la plaisanterie, pas plus d'ailleurs, j'en conviens aujourd'hui, que le travail de William Reymond ne doit être traité par l'ironie. Jeune juge, j'ai rêvé un instant de donner un nouveau cours à cette affaire. Comment pourrais-je critiquer ce jeune journaliste de vouloir reprendre le flambeau, de soutenir l'effort d'Alain Dominici ? Je respecte leur entreprise et je ne doute pas de leur bonne foi quant au but pousuivi. Mais, je vais y revenir, la méthode de William Reymond manque singulièrement de rigueur et ses conclusions n'emportent nullement ma conviction.

 

Quant à Maître Collard, il m'a déçu. C'est au moment où, ce soir là, je commençais à parler de la spontanéité des aveux de Gaston Dominici, qu'il a surgi près de moi. Je n'en ai pas été surpris, car je sais que ce sujet a toujours gêné la défense. J'ai cru un instant que le brillant orateur, le redoutable avocat d'assises allait en quelques mots pulvériser mes propos. Il s'est borné, pour m'imposer le silence, à m'ôter le micro des mains, puis il m'a infligé quelques banalités désagréables sur les travers des magistrats. Je serais tenté d'en déduire que mon argumentation était irréfutable. Mais je sais bien qu'il n'en est rien, puisque j'ai moi-même donné ci-dessus un certain nombre d'exemples des lacunes du double dossier. J'aurais préféré me les entendre opposer, certainement avec plus de talent que je ne viens de les exposer.

 

6 - Dominici non coupable? La thèse de William Reymond

 

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