Affaire Dominici, par le juge Carrias

 

9 - FRANCE BLEUE

"Trésors de platine"

28 novembre 2001, 15 h 15

 

 

ENTRETIEN DE PIERRE CARRIAS

AVEC JEAN-CLAUDE LAVAL

 

 

 

Jean-Claude Laval. - Qui n'a jamais entendu parler de l'affaire Dominici ? Vous levez le doigt, bien sûr, si c'est le cas: l'affaire Dominici qui a secoué la France du début des années 50, donc le début de la deuxième partie de notre siècle défunt. Gaston Dominici, le père de famille, le paterfamilias, qui est reconnu coupable, un 28 novembre comme aujourd'hui, il y a exactement 47 ans, 28 novembre 1954, coupable du triple meurtre de Lurs, et il est donc condamné à mort.

 

***

 

- Plage musicale: Mouloudji, "Comme un petit coquelicot".

 

***

 

Jean-Claude Laval. - Bonjour, Monsieur Carrias.

Pierre Carrias. - Bonjour, Monsieur.

J.-C. L. - Merci d'être avec nous pour parler de ce fait-divers qui a remué vraiment les années 50 et au-delà, vous pourrez nous le dire. Je précise tout de suite que vous avez été de la deuxième instruction de l'affaire qui nous occupe aujourd'hui, cette fameuse affaire Dominici. Alors, voulez vous nous rappeler les faits, s'il vous plaît ? Nous sommes en 1952.

P. C. - Donc, le matin du 5 août 1952, un cultivateur de la commune de Lurs arrête un automobiliste qui passe sur la route, et lui demande de prévenir les gendarmes qu'il vient de découvrir un cadavre sur ses terres. Les gendarmes arrivent quelques instants après, avec très peu de moyens; à l'époque les gendarmes n'avaient presque rien. Ils arrivent donc à deux sur une moto et ils découvrent que c'est une affaire importante: il n'y a pas un seul cadavre, mais il y en a trois, qui sont ceux d'une famille anglaise: le père sir Jack Drummond, la mère lady Ann, et la petite Elisabeth, 10 ans.

J.-C. L. - Voilà. Alors, la personne qui a arrêté un automobiliste pour demander aux gendarmes de venir, c'est un certain Gustave Dominici.

P. C. - Gustave Dominici qui habite la ferme de la Grand'Terre, qui est exactement à 165 mètres du lieu du crime.

J.-C. L. - Alors, il y a déjà pour l'enquête un certain nombre de points assez obscurs puisque, en fait, les trois cadavres ne sont pas dans un petit périmètre.

P. C. - Non. Le cadavre du mari et de la femme ne sont pas loin. Ils sont des deux côtés de la route nationale, et le cadavre de la fillette est un peu plus loin, pas très loin mais un peu plus loin, de l'autre côté d'une voie ferrée qui passe là, la voie ferrée Marseille-Grenoble.

J.-C. L. - Les deux parents ont été tués, ça on le voit bien entendu, avec des projectiles, avec des balles. Quant à la petite fille, détail atroce, son crâne a été fracassé.

P. C. - Oui. C'est ce que le premier médecin appelé déclare tout de suite.

J.-C. L. - Alors, que se passe-t-il assez rapidement ? Est-ce qu'il y a des conclusions ? Est-ce qu'on réussit assez vite à faire prendre tournure à l'enquête ?

P. C. - Non, pas vraiment. Le juge d'instruction Roger Périès fait appel à la police judiciaire de Marseille, après les premières constatations par les gendarmes, et lorsque la police judiciaire arrive, elle découvre très rapidement l'arme du crime. Par contre, elle néglige certains détails qui auraient sans doute été importants, notamment deux pantalons, l'un à Gaston Dominici, le père, l'autre à son fils Gustave, qui séchaient là.

J.-C. L. - Alors, quand intervient Gaston Dominici, et de quelle façon ?

P. C. - Oh, il intervient très peu, là. La police judiciaire, à ce moment-là, ne porte pas ses soupçons sur cette famille de cultivateurs qui paraît sans reproche. Donc, ils sont entendus, mais sans plus.

J.-C. L. - Alors donc, on peut dire d'une certaine façon que ça piétine, comme on dit dans votre jargon.

P. C. - Ca piétine, oui. Parce que le commissaire Sébeille, qui était le commissaire de police judiciaire, croit son affaire bouclée au moment de la découverte de l'arme. Et, à sa grande surprise, il présente l'arme, dans les jours suivants, à un très grand nombre de témoins, et aucun ne la reconnaît ... ou ne veut la reconnaître.

J.-C. L. - Alors, vers quoi s'oriente l'enquête ? Puisqu'il faut bien trouver normalement, c'est le fait d'une enquête, un ou des coupables ?

P. C. - Eh bien, à ce moment-là, bon il n'y a pas de coupable établi, mais par contre les policiers sont amenés à réentendre plusieurs fois les membres de la famille Dominici et commencent à être intrigués par leurs réticences, certains mensonges aussi, revirements, attitude qui les fait apparaître quelque peu suspects.

J.-C. L. - Effectivement, beaucoup de propos contradictoires. Et, en cette année 1952, que se passe-t-il à ce moment-là ? Est-ce qu'une décision est prise vis à vis des Dominici ?

P. C. - Non, aucune décision n'est prise. Le commissaire Sébeille part en vacances au mois de septembre. Il est remplacé par son collègue, le commissaire principal Constant qui marque un point contre Gustave Dominici en lui faisant reconnaître qu'il a vu la fillette vivante, encore vivante.

J.-C. L. - Oui, effectivement et ça ce sera, sinon une des clefs, quand même un point extrêmement important.

P. C. - Oui, mais Gustave Dominici est condamné à ce sujet pour non-assistance à personne en danger, mais pas déstabilisé pour autant.

 

***

 

- Plage musicale: Georges Brassens, "L'assassinat".

 

***

 

J.-C. L. - Nous sommes cet après-midi, dans "Trésors de platine", avec Monsieur Pierre Carrias qui a été le juge d'instruction de l'affaire Dominici dans un deuxième temps. Nous n'en sommes pas encore là; ça se passera dans les années 1954-1955 . Mais en 1953, donc, Monsieur Carrias, après que nous l'ayons vu, l'enquête à propos de cette affaire s'enlise, ça redémarre. Et ça redémarre de quelle façon en 53 ?

P. C. - Eh bien, ça redémarre: le commissaire Constant et le Commissaire Sébeille sont finalement tous les deux restés sur l'affaire, le commissaire Constant s'occupant de continuer à rechercher des témoins, des faits, et le commissaire Sébeille reprenant le dossier, qui avait énormément épaissi, pour rechercher s'il existe des contradictions dans ce dossier. Et il constate qu'effectivement, il y a une série de petits détails dans les déclarations de Gustave Dominici, le fils, qui ne concordent pas.

J.-C. L. - Alors, notamment, il avait déjà été, vous nous l'avez dit, condamné à deux mois d'emprisonnement pour non-assistance à personne en danger, puisque, donc, il n'avait pas secouru la petite fille qui n'était pas encore décédée. Et là, cette fois-ci, ça va un petit peu plus loin, les déclarations de Gustave ?

P. C. - Oui, ça va nettement plus loin. Les détails pris par le commissaire Sébeille sont des petits détails, mais chacun a son importance. Par exemple, Gustave n'avait pas exactement indiqué là où il avait surgi sur la route nationale pour arrêter le motocycliste. Il n'avait pas dit que les deux Anglaises s'étaient rendues à la ferme pour prendre de l'eau. Il n'avait pas reconnu qu'il avait déplacé, ça c'est grave, le corps de lady Ann avant l'arrivée des gendarmes.

J.-C. L. - Et voilà, et, coup de théatre: au début de l'après-midi du 13 novembre 1953, que révèle Gustave Dominici ?

P. C. - Eh bien, alors, il révèle au commissaire Sébeille que c'est son père qui a commis le crime. Il dit "de toute façon, mon frère Clovis le sait aussi". Le commissaire Sébeille va aussitôt chercher Clovis qui dit: "oui, puisque Gustave vous l'a dit, je le sais, je le reconnais".

J.-C. L. - Alors là, ça va être, Monsieur Carrias, le coup d'envoi, vraiment, de l'affaire, avec des rebondissements, sans arrêt pratiquement, puisque Gaston Dominici passe d'un aveu à une contradiction, et c'est un jeu de ping-pong sans arrêt ?

P. C. - Oui, alors pas tout de suite quand même, parce que, dès que le commissaire Sébeille a eu les déclarations des fils, il les a opposées au père, et ceci dans des conditions sur lesquelles il faut insister: pour qu'on ne puisse pas dire qu'il les avait maltraités, les interrogatoires avaient lieu au Palais de Justice de Digne même, et non pas dans des locaux de police, et ils étaient interrompus à des heures convenables, pour ne pas dire qu'on les avait fatigués.

Donc, Gaston Dominici résiste toute une journée et, à 18 h., on interrompt son interrogatoire. A ce moment-là, on décide qu'il va rester au Palais de Justice, et il est gardé par un simple gardien de la paix. Alors à 19 h., c'est là le coup de théatre, il déclare à ce gardien de la paix, en parlant en provençal, que c'est lui qui a tué les trois Anglais. Alors, le gardien de la paix lui dit: "eh bien, je vais chercher le commissaire Sébeille". Il lui dit "non", il était un peu brouillé avec Sébeille, il lui dit: "va me chercher ton patron ".

C'est donc le commissaire de police de Digne, qui n'était pas du tout dans l'enquête, qui vient et qui reçoit les premiers aveux. Mais là, dès le début, les aveux tels qu'ils avaient été passés au gardien de la paix, sont modifiés, puis il revient, enfin il change constamment. Mais il finit par reconnaître à nouveau que c'est lui qui a tué les trois Anglais et, à ce moment-là, le commissaire Prudhomme, de Digne, va chercher son collègue Sébeille qui dresse un procès-verbal des aveux, assez détaillé, que Gaston Dominici signe.

J.-C. L. - Et c'est à ce moment-là qu'un certain juge Périès, assisté du greffier Barras, doit à son tour, le lendemain, recueillir sa déclaration ...

P. C. - Le lendemain ...

J.-C. L. - ... et c'est une nouvelle contradiction.

P. C. - Le dimanche matin, c'est une nouvelle contradiction. La reconstitution est renvoyée au lendemain, au lundi. Et là, elle a lieu dans des conditions ... alors, moi, je n'y assistais pas, puisque je n'étais pas encore dans l'enquête. Il y avait une centaine de journalistes; tous ceux que j'ai vus m'ont dit que c'était vraiment impressionnant, et aucun d'eux, à ce moment-là, n'avait de doute sur la culpabilité de Gaston Dominici.

 

***

 

- Plage musicale: Charles Aznavour, "Viens pleurer au creux de mon épaule".

 

***

 

J.-C. L. - Alors, Pierre Carrias, que se passe-t-il avant que vous, vous ne repreniez l'affaire en main ?

P. C. - Le juge Périès poursuit son instruction qui se caractérise par un très grand nombre de revirements de la part des témoins de la famille Dominici et des contradictions entre eux. Gustave tantôt accuse son père, tantôt rétracte ses accusations. Yvette, la femme de Gustave, accuse son beau-père pendant un certain temps. Clovis Dominici reste ferme, lui, dans ses accusations, et le père Dominici, Gaston, se déclare innocent.

J.-C. L. - Et donc, tout ça nous amène à un verdict. C'est d'ailleurs un 28 novembre comme aujourd'hui, la raison pour laquelle nous en parlons ce 28 novembre. Donc, Gaston Dominici est déclaré coupable du triple crime et condamné à mort.

 P. C. - Et condamné à mort, oui. Alors, sur sa condamnation à mort, il est effrayé, et il fait tout de suite après l'audience des déclarations à son avocat, Maître Charles-Alfred, en lui disant; "c'est pas moi le coupable, c'est Gustave et Roger", Roger étant son neveu. Là-dessus, ses déclarations sont transmises au ministre de la Justice qui décide de procéder à une nouvelle instruction. On nomme Monsieur Périès en avancement à Marseille et, moi-même, je le remplace et je procède à cette nouvelle instruction.

 J.-C. L. - Et voilà. Donc, vous arrivez effectivement dans cette affaire: deuxième instruction. Alors, comment procédez-vous, Monsieur Carrias ?

 P. C. - Et alors je procède à un certain nombre d'actes personnels et notamment à une confrontation entre Gustave et le commissaire Sébeille qui a été impressionnante parce que Gustave a montré, sur la demande de Sébeille, a montré dans quelles conditions il avait passé ses déclarations au sujet de son père, en pleurant et en s'appuyant sur l'épaule de Sébeille qui lui disait: "parle, ça te soulagera ". Cette reconstitution était impressionnante et, moi-même, elle m'a convaincu de la sincérité de Gustave.

 J.-C. L. - Et alors, comment se poursuit donc votre instruction ?

 P. C. - Je donne une commission rogatoire étendue à deux commissaires de police parisiens, très élevés dans la hiérarchie policière, les commissaires Chenevier et Gillard, qui font beaucoup de travail, mais qui ne découvrent rien de nouveau.

 J.-C. L. - Alors, vous vous trouvez à votre tour dans une impasse ?

 P. C. - Ah non, pas du tout ! J'avais devant moi le verdict de la cour d'assises, rien pour le démolir, et je rends une ordonnance de non-lieu.

 J.-C. L. - Mais alors, ce qui se passe après, effectivement, là c'est la chose politique, c'est à dire qu'il y a une première fois l'intervention de René Coty et ensuite celle du général de Gaulle.

 P. C. - Oui, eh bien, ça c'est pas politique. C'est l'exercice par le président ... l'exercice normal par le président de la République de son droit de grâce. Alors, René Coty le dispense de l'exécution capitale et le général de Gaulle le remet en liberté.

 J.-C. L. - Et alors, il reste maintenant, évidemment, votre intime conviction à propos de cette affaire ?

 P. C. - Oui. Moi, mon intime conviction, c'est la culpabilité de Gaston Dominici pour, sinon les trois meurtres, du moins l'essentiel de ces meurtres, ceci étant basé sur la spontanéité de ses aveux à un simple gardien de la paix, et sur la spontanéité aussi de la reconstitution qui a eu lieu devant une presse très considérable.

 J.-C. L. - Merci beaucoup d'avoir été avec nous cet après-midi. Je renvoie d'ailleurs à un ouvrage que vous avez signé. Comment s'intitule-t-il ?

 P. C. - "Dominici, de l'accident aux agents secrets".

 J.-C. L. - Et c'est chez quel éditeur ?

 P. C. - Aux Editions de Provence, à Mirabeau.

 J.-C. L. - Merci beaucoup, Monsieur Carrias.

 P. C. - Je vous en prie.

***

Retour Introduction