Affaire Dominici, par le juge Carrias

 

1 - Comment je suis entré dans l'affaire de Lurs.

 

o Les prémices.

 

Lorsque Sir Jack, Lady Ann et la petite Elisabeth Drummond ont été assassinés à Lurs, près de la maison de la famille Dominici, dans la nuit du 4 au 5 août 1952, j'étais magistrat depuis à peine plus d'un an. En effet, c'est en juin 1951 qu'après avoir achevé mes études à Paris et mon stage chez Maître Christian Talamon, avocat aux Conseils, j'avais été nommé à mon premier poste: celui de juge suppléant au tribunal de Toulon.

 

D'une façon générale, par goût personnel, je m'intéresse peu aux faits divers, même lorsqu'il s'agit de crimes retentissants. Tout au long de ma carrière, j'ai préféré une affectation dans les chambres civiles des juridictions auxquelles j'ai appartenu, plutôt que des fonctions pénales. Et, si l'on cherche aujourd'hui ma signature au Dalloz, ce n'est pas dans une rubrique criminelle, mais à celle du droit de l'expropriation qu'on la trouvera.

 

Pendant les premiers jours d'août 1952, j'étais de service à mon tribunal de Toulon. Une fois achevée ma tâche quotidienne, ma principale préoccupation était le choix de la plage où je pourrais me détendre pour profiter le mieux possible de ma Provence retrouvée après mon exil parisien. Malgré mes attaches avec Forcalquier, je n'ai donc prêté qu'une attention lointaine à la fin tragique des trois Anglais de Lurs. De même, par la suite, c'est d'un oeil distrait que j'ai parcouru les journaux relatant les péripéties de l'enquête des commissaires Edmond Sébeille et Fernand Constant et de l'instruction du juge Roger Périès, puis celles du procès d'assises en novembre 1954.

 

Toutefois, au début de 1955, il a bien fallu que je m'intéresse sérieusement à cette affaire. Le moment des voeux étant venu, je m'étais rendu auprès de mon supérieur hiérarchique, le premier président de la cour d'appel d'Aix, afin de de lui présenter mes devoirs, mais surtout pour essayer de savoir s'il jugeait mes mérites suffisants pour me procurer bientôt de l'avancement. Et j'eus la surprise d'apprendre qu'il entendait me déléguer immédiatement dans les fonctions de juge d'instruction à Digne, pour y être ensuite définitivement nommé. Le ministre de la justice venait, en effet, de prescrire l'ouverture d'une nouvelle instruction sur le crime de Lurs, et il fallait la faire diriger par un magistrat différent de celui qui avait conduit la première. Le juge Roger Périès nommé à Marseille selon son désir, j'étais appelé à le remplacer pour ouvrir cette nouvelle enquête.

 

Ma stupéfaction n'avait d'égale que ma satisfaction. La plupart des juges suppléants nommés juges titulaires devaient, à l'époque, partir pour plusieurs années dans le Nord ou l'Est de la France. Mais moi, on m'envoyait dans les Basses-Alpes, dans le pays où plongent les racines de ma famille, celui où mon grand-père, Léon Lenoir, avait déjà, soixante ans auparavant, occupé les fonctions de juge d'instruction à Forcalquier ! Et cela pour essayer de faire la lumière sur une affaire particulièrement difficile. Bien que je n'aie pas été spécialement attiré par la justice pénale, ce choix de ma hiérarchie me flattait. Avec la présomption de la jeunesse, je ne me suis pas demandé alors si je me montrerais à la hauteur de la tâche, si je saurais résister aux passions déchaînées par le verdict de mort du 28 novembre 1954, si je ne tomberais pas dans les pièges qui me seraient inévitablement tendus. Je ne pensais qu'à aller de l'avant, à la recherche de la vérité dans une affaire où je ne m'étais encore forgé aucune opinion personnelle, sans me laisser influencer par aucune pression, comme il convient à un magistrat du siège, libre et pondéré.

 

Ma liberté d'esprit restait entière, mais celle de mouvement risquait d'être sérieusement perturbée. Le premier président Viguié avait, en effet, donné connaissance de ses projets me concernant au procureur général Orsatelli qui en avait informé le ministère de la justice d'où une fuite s'était produite en direction de la presse. Je passais ainsi brusquement, sans aucune préparation, de l'obscurité la plus complète à la notoriété nationale. Avant même mon retour à Toulon, dès l'après-midi de ma visite à Aix, mon domicile aux HLM Bazeilles et mon bureau du palais de justice étaient assiégés par de nombreux journalistes. Ils continuèrent de l'être dans les jours suivants, si bien que je ne pus pas transmettre posément mon service à mon successeur, Alain Bernard, autre juge suppléant bas-alpin, originaire d'Oraison. Et, même sur la route me conduisant à Digne, j'ai été suivi par un reporter qui a ainsi pu informer ses lecteurs que j'arrivais dans mon nouveau poste avec un vélo sur le toit de ma 4 CV Renault; nul doute que cette exclusivité les ait passionnés !

  

o Mon arrivée à Digne.

 

C'est seulement à Digne que j'ai fait la connaissance de ceux qui s'étaient, avant moi, occupés du crime de Lurs et, en premier lieu, le procureur de la République Louis Sabatier et le juge d'instruction Roger Périès. Ils m'ont alors dit qu'à leurs yeux toute la lumière avait été faite sur cette affaire et qu'une bonne justice avait été rendue par la cour d'assises des Basses-Alpes. Le dossier leur paraissait solide et sans faille. Gaston Dominici était coupable, et le seul coupable, du triple assassinat. Il n'y avait plus rien à découvrir et, en conséquence, la mission qui m'était confiée sur l'initiative du ministre de la justice leur apparaissait inutile et vouée à l'échec. C'était la thèse officielle, retenue aussi bien par le parquet général d'Aix que par la police judiciaire de Marseille. Selon cette thèse, le doute, ensuite partagé par le ministère de la justice et la police judiciaire de Paris, avait été introduit par la presse parisienne qui avait suivi les débats aux assises sans rien y comprendre.

 

Il ne faut cependant pas imaginer que nous tenions chaque jour de longues conférences à ce sujet. Le juge Roger Périès avait son travail à Marseille et moi le mien à Digne. Nous nous sommes sans doute rencontrés moins d'une dizaine de fois à propos du crime de Lurs. Il est vrai qu'il existait un pont entre nous, en la personne de notre fidèle et commun collaborateur, le greffier Emile Barras, qui était déjà son ami et qui est progressivement devenu le mien. Ayant suivi l'instruction depuis le premier jour, puis les débats des assises, celui-ci pouvait, avec sa modestie naturelle, m'en relater toutes les péripéties et me faire connaître l'opinion de mon prédécesseur sur tel ou tel détail de l'enquête. Il est vrai aussi que j'ai retrouvé Roger Périès vingt six ans plus tard lorsque, à notre grand étonnement réciproque, je lui ai encore succédé, cette fois dans les fonctions de premier vice-président au tribunal de Marseille. Nous avons, à cette occasion, évoqué les souvenirs de l'affaire de Lurs, sans cependant pouvoir nouer des relations plus suivies car, si j'avais à mon tour mon travail à Marseille, lui il avait désormais le sien à Aix.

 

Quant aux autres protagonistes de la première enquête, je les ai encore moins vus, sauf le procureur Sabatier. Je n'ai pas dû rencontrer les commissaires Sébeille et Constant plus de trois ou quatre fois. Je connaissais déjà, avant ma nomination à Digne, le procureur général Orsatelli et l'avocat général Rozan qui avait requis aux assises contre Gaston Dominici, mais c'étaient des magistrats du parquet général d'Aix que, magistrat du siège à Toulon puis à Digne, je n'étais pas appelé à voir fréquemment. Et je ne me souviens pas que ma route ait jamais croisé celle du président Bousquet qui avait dirigé les débats de la cour d'assises.

 

Il est vrai que j'ai eu ensuite de confiantes relations de travail avec Louis Sabatier, l'un des accusateurs de Gustave Dominici, magistrat d'une rare tenue intellectuelle et d'une grande discrétion, comme c'est souvent le cas entre un juge d'instruction et son procureur. Mais il en a été de même avec deux des défenseurs du vieil homme, Léon et Bernard Charles-Alfred qui ont, durant des années, plaidé si souvent devant moi, avec droiture et talent. J'ai éprouvé un chagrin très réel lors de la mort prématurée de Bernard Charles-Alfred, dans son cabinet d'avocat, alors qu'il travaillait sur un de ses dossiers.

 

Quoiqu'il en soit, de tels liens n'existaient encore, lors de mon arrivée à Digne en 1955, avec aucun de ceux qui avaient joué un rôle avant moi dans cette affaire. J'étais entièrement libre de me faire une opinion personnelle sur la première instruction. Sans doute étais-je plein de déférence pour mes collègues plus anciens et plus expérimentés, mais aussi avais-je l'impression qu'il existait entre nous presque un décalage de génération. Le plus jeune d'entre eux, Roger Périès, venait d'avoir trente neuf ans; je n'en avais pas encore trente. Cette différence, en réalité minime, me paraissait importante. Avec une certaine naïveté, je le reconnais aujourd'hui, il me semblait qu'un regard neuf, plus jeune, jeté sur cette affaire, permettrait peut-être de lui donner un éclairage nouveau.

 

Afin de forger tranquillement mon opinion, à l'abri de l'agitation qui régnait alors au palais de justice de Digne, j'emportais chaque soir une tranche du dossier à l'hôtel Mistre, où j'avais pris pension, et je l'étudiais, souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Je pouvais m'y consacrer d'autant plus pleinement qu'un autre juge suppléant, mon ami Jean Le Gouic, venant aussi de Toulon, avait été délégué en même temps que moi, afin de se charger des autres tâches incombant normalement au juge d'instruction de Digne. Ayant ainsi pris connaissance du dossier existant, j'étais prêt à entreprendre la nouvelle instruction dont j'allais être chargé.

 

2 - Le déroulement de mon instruction

 

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